Do you speak le même cadre ?

Je me souviens, il y a un an, avoir beaucoup ri en lisant un article d’un journal local sur un groupe d’hypnotiseurs de rue lillois. À côté de leurs exploits, narrés par le journaliste, un petit encart donnait la parole à une “experte” de l’hypnose, en la personne d’une hypnothérapeute qui affirmait de but en blanc que l’article ne pouvait être exact. En effet, expliquait-elle, il est déjà très compliqué de réaliser une amnésie, alors dans la rue ! Qui plus est pratiquée par des amateurs ! Ne parlons pas d’oublier quelque chose d’aussi fondamental que son prénom. La seule explication rationnelle que notre amie thérapeute voyait était que ces artistes lillois devaient être des “Surdoués de l’Hypnose”.

(article original disponible en cliquant ici)

Avec ma grille de lecture d’alors, je ne pouvais tirer que deux conclusions à la lecture de l’article : soit j’étais, moi aussi, un “surdoué de l’hypnose” (ce qui fait du bien au moral quand on pratique sur des amis depuis seulement quelques mois) soit cette dame, avec ses vingt ans d’hypnothérapie dans le cuir, devait elle-même être une sorte de “sous-douée” de l’hypnose.

Hypnotiseur impromptu, me destinant moi-même à la thérapie et ayant la chance d’avoir dans mon entourage quelques hypnotiseurs de spectacle, je peux aujourd’hui envisager la chose d’un triple point de vue qui me permet de soustraire à mon raisonnement l’incompétence présupposée de l’experte.

Ce triple point de vue, au final, n’aboutit qu’à l’identification d’un concept tout simple : le cadre. La plupart des débats inféconds que je vois surgir ici ou là sur le vaste web ont pour origine une mésentente conceptuelle de ce qui est pratiqué. Les différentes personnes qui utilisent différents outils dans des buts différents semblent parfois oublier qu’ils ne parlent pas de la même chose. Prenons l’exemple de l’amnésie. Une amnésie c’est une “diminution ou perte de la mémoire”. On comprend avec cette définition que le thérapeute le plus expérimenté ne serait qu’un vil scélérat s’il induisait effectivement des amnésies chez son client. De même, l’animateur de rue ou de salles serait un fieffé goujat s’il se permettait d’influer négativement les capacités mémorielles des personnes qui rencontrent son chemin.

L’amnésie, c’est quoi ?

En hypnose, on n’enlève jamais rien. On ne fait que rajouter. Ainsi, une amnésie thérapeutique, ce n’est jamais que l’instruction donnée à l’inconscient de ne pas porter un certain nombre d’informations à la conscience, dans le but de faciliter le travail thérapeutique. Mais les informations sont toujours bien présentes dans la tête du client. La mémoire n’est en rien affectée. En hypnose impromptue ou de spectacle, l’amnésie consiste en une instruction donnée à l’imagination pour permettre à l’hypnotisé de se placer dans des états de conscience qui lui permettront d’expérimenter de nouvelles sensations. Grâce à l’outil hypnotique, le rêve et l’imagination peuvent se matérialiser plus sensiblement dans l’esprit et le corps du volontaire de façon à lui offrir une expérience inoubliable – un comble quand on parle d’amnésie ! Un jour, un volontaire m’a même dit :

Je n’oublierais jamais ma première amnésie

Le thérapeute vise le changement dans la durée. L’homme de spectacle comme l’”hobbypnotiseur” visent la distraction dans un cadre temporel limité et cloisonné à la rencontre. Et il serait bien condescendant de penser que l’individu lambda n’est pas à même de percevoir cette distinction. Un client se rendant chez un hypnothérapeute ne veut pas – dans l’absolu – être hypnotisé. Il veut avant tout aller mieux. Un volontaire acceptant de tenter l’expérience dans la rue ne veut pas aller mieux, il veut passer un moment agréable. Les attentes n’étant pas les mêmes, comment envisager, dès lors, que les paroles – fussent-elles identiques, ce qui n’est pas le cas – aient le même impact ?

Parallèle avec la photographie

Le cerveau fonctionnant par association d’idées, il n’est pas étonnant que le mien ait tissé des liens entre l’hypnose et la photographie, une autre de mes passions. Il y a d’abord la notion de focalisation,  vitale lorsque l’on cherche à provoquer un état modifié de conscience, mais aussi lorsque, en contrôlant la profondeur de champ on parvient à tisser un voile de mystère entre notre sujet et l’environnement, l’inscrivant dans une histoire qui lui est propre et que seule la pellicule aura gravée dans l’unicité de son instant. Il y a la distorsion du temps, permise par les pauses longues, et que l’inconscient effectue naturellement lorsque l’on plonge profondément en état de transe, mais il y aussi et surtout le cadre.

L’importance du cadre

Tout est dans le cadre : un portrait trop centré, et c’est le visage qui est écrasé, aplati, mais décalez légèrement, ouvrez sur le regard, et c’est toute la pause qui est sublimée, qui respire dans son environnement. Faites de même sur un bâtiment et la perspective le distordra, ruinant votre image. Ayez votre appareil au bon endroit et au bon moment et vous pourriez rater la photo du siècle si vous n’êtes pas cadré en fonction des besoins de l’image. Il est donc vital d’avoir un cadre qui corresponde à ce que l’on veut faire. Il en va de même en hypnose. Et de même, en hypnose, est-il possible de contrôler la focale, l’ouverture, la profondeur de champ, et bien davantage, tout cela par des suggestions. Et comme en photographie, si vous êtes mal cadré, tout ce que vous pourrez déployer d’artifice Photoshop ne pourra rien sauver.

Mais au fait, qu’est-ce que le cadre ? En photographie, le cadre délimite tout ce qu’on peut potentiellement voir. En hypnose, il délimite de tout ce qu’on peut potentiellement vivre. Le cadre se situe à la croisée des attentes de l’hypnotisé et des suggestions de l’hypnotiseur, c’est le support de l’histoire.

Supposez que vous alliez voir le film qui a remporté la palme d’or au Festival de Cannes et que vous tombiez nez à nez avec une bouse cinématographique innommable traitant de dinosaures, de cosmos, d’une famille américaine des années 60 et de Sean Penn  dans un ascenseur qui ne cesse de répéter “Father, Mother, Brother” toutes les dix minutes avant de s’échouer, deux longues heures plus tard, sur une plage pleine d’acteurs du film – velociraptor excepté – afin d’y enfoncer une porte ouverte, sorte d’allégorie du vide scénaristique global de la chose. Forcément, vos attentes de spectateurs ne croisant pas les suggestions visuelles et auditives du réalisateur, l’histoire ne prend pas.

Pourquoi sortir du cadre ne fonctionne pas

Supposez maintenant qu’en cabinet, un thérapeute s’amuse à transformer les lunettes de son client dépressif chronique en fameuse “lunette déshabillantes”. Ou encore que dans la rue, un hypnotiseur annonce aux amis de son volontaire “bon, revenez dans deux heures, on va se faire un petit protocole de régression avec réempreinte, je vous garantit que vous ne le reconnaîtrez plus”. Incongru n’est-ce pas ?

Même si des protocoles thérapeutiques étaient appliqués dans la rue – ce qui n’est pas le cas, de ce que j’ai pu en juger lors de mes nombreuses sorties et rencontres avec des hypnotiseurs de toute la France, du Royaume-Uni, du Maroc et de Suisse – ils ne fonctionneraient pas pour la simple et bonne raison qu’ils ne rencontreraient pas la demande des volontaires, et l’on sait comme la participation de l’hypnotisé est nécessaire à toute expérimentation de ces états.

D’un point de vue plus pratique, le cadre représente un ensemble de méta-suggestions qui vont “encadrer” – c’est le cas de le dire – la séance d’hypnose.

Ce peut être, en thérapie, la croyance ferme et intime du thérapeute que l’inconscient de son client est une partie de lui-même qui possède les ressources pour initier le changement, plutôt qu’un refuge des passions refoulées. Ce peut-être, dans la rue, la croyance que l’imagination peut permettre d’abolir l’espace d’un instant les frontières entre le rêve et la réalité. Basiquement, ces suggestions sont données dans le discours préinductif. Mais elles transpirent aussi à travers l’attitude et l’intention des hypnotiseurs, donc à un niveau subliminal. Voilà pourquoi un hypnotiseur mal intentionné n’arrivera pas à grand-chose dans la rue. Voilà aussi pourquoi on est plus efficace dans ces disciplines lorsqu’on est profondément persuadé de ce qu’on avance que lorsqu’on en doute ouvertement. Enfin, voilà pourquoi notre experte thérapeute lilloise n’aurait probablement pas pu obtenir d’amnésie, eut-elle hypnotisé les mêmes volontaires que la troupe lilloise, avec les mêmes routines.

L’intention

Je me souviens avoir effectué lors de ma formation à la thérapie un exercice particulièrement intéressant sur l’intention. Nous étions par groupes de deux, l’un des stagiaires devait fermer les yeux, l’autre se placer à une dizaine de mètres, et avancer vers le premier. Il devait faire cela en ayant une intention positive, négative, ou neutre, à son choix, mais ne devait en aucun cas prévenir l’autre stagiaire de l’intention qu’il comptait adopter.

M’étant avancé plusieurs fois vers mon partenaire d’exercice en alternant des intentions positives et neutres, je pus remarquer que l’autre percevait ma présence à environ deux mètres lorsque j’étais positif, et quelque chose comme cinq mètres lorsque j’étais neutre.

Me replaçant à dix mètres, je me visualisais alors étranglant mon partenaire en le rouant de coups. Sans même que j’ai à faire un pas en avant, l’autre avait ouvert les yeux en sursautant, s’était braqué instinctivement en position de défense, mettant ses mains devant son visage. Il me regardait d’un air apeuré en criant “Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Qu’est-ce que tu as fait ?!”.

Passant par la suite sujet de l’expérience, je pus de même ressentir – au moment de l’intention négative – un brusque mal-être m’envahir, comme si mes tripes se serraient soudain et m’exhortaient à fuir.

De la même façon qu’il sera fastidieux et au final improductif de photographier un guépard avec un 14mm/f8, il sera difficile d’aborder la pratique de l’hypnose de rue avec un cadre thérapeutique – et nous ne parlons donc pas des suggestions en elles-mêmes, mais du contexte cognitif dans lequel elles sont données et perçues – qui ne convient tout simplement pas aux attentes des personnes que l’on rencontre.

L’interprétation, clé de l’histoire

Désintéressons-nous un instant du débat hypnose thérapeutique / hypnose ludique pour nous recentrer sur le cadre.

Bertrand Lavier, artiste post-moderne francophone dont l’œuvre fit l’objet d’une exposition à Beaubourg l’an dernier, s’est amusé à filmer un tableau en plan fixe, puis à projeter le film pendant cinq minutes sur un écran de cinéma. Comme bien souvent en art moderne – et en hypnose – l’interprétation est généralement plus intéressante que ce qui est effectivement fait. Lavier souhaitait questionner la temporalité d’une œuvre et montrer qu’un tableau, comme un film, possède un début et une fin. Le peintre – comme le photographe, comme l’hypnotiseur – raconte une histoire. Le peintre le fait à travers ses choix de couleurs, de formes, etc. tandis que l’hypnotiseur le fera dans le choix de ses mots. L’histoire commence lorsque les yeux se posent sur l’image, continue tandis qu’ils sont guidés d’un point à un autre, d’une texture à une forme, d’une couleur à des sensations, des émotions parfois, lorsque le cadre posé par l’artiste rencontre la sensibilité des spectateurs. Et se termine souvent lorsque, imprégné du tableau, on l’observe pour la première fois vraiment globalement, refaisant une dernière fois et plus rapidement le chemin mental précédemment parcouru lors de son observation, comme pour incruster bien au fond de son système limbique les émotions qui surgissent aux détours des aplats huileux.

En photographie, la structure du cadre est fondamentale. C’est elle qui va guider l’œil d’un détail à un autre, transmutant au détour du chemin une image inanimée en œuvre dotée d’une épaisseur émotionnelle.

Un cadre adéquat nous invite à transformer le regard que nous portons à son contenu afin de laisser notre esprit s’évader.

Si nous devions poursuivre l’analogie entre la photographie et l’hypnose, voici comment nous pourrions différencier les différentes pratiques en fonction de leur rapport au cadre dans leur pratique.

Comme un photographe de studio, l’homme de spectacle doit gérer au millimètre près son cadre, et ce dans un but narratif précis : Messmer ne compose pas son spectacle en fonction de ses sujets, mais trouve ses sujets en fonction du spectacle qu’il veut créer, en fonction de l’histoire qu’il veut nous raconter. En studio, tout est artificiel : la lumière, particulièrement, peut-être sculptée avec un souci du détail qui relève de l’orfèvrerie. Les modèles sont complètement effacés au profit de l’histoire. Interchangez les modèles, et la magie Photoshop vous rendra le même cliché.

L’hypnothérapeute me fait davantage penser à un photographe de mariage. Ce n’est pas lui qui est l’auteur du scénario, mais ses compétences techniques en font le narrateur. C’est lui qui pose le cadre dans le cadre de la demande qui lui est adressée.

Et l’hypnotiseur impromptu alors ? Un photographe freelance pardi ! N’étant pas payé, attendu ni réclamé par personne, il dispose d’une liberté plus grande que ses camarades dans l’exploration de l’imaginaire et la fantaisie de ses volontaires.

Notons d’ailleurs que le vocabulaire est intéressant : un hypnotiseur de spectacle aura des sujets, un hypnothérapeute des clients (des patients s’il est médecin), un « hobbypnotiseur » aura des volontaires.

Comme il n’est pas cantonné à un cabinet ou une salle de spectacle, l’hypnotiseur des rues et des champs peut quitter les sentiers pavés pour s’aventurer dans des lieux plus exotiques. Ainsi, l’expérience des volontaires ne sera pas la même suivant que vous les hypnotiserez dans la rue, dans un club de strip-tease ou dans le wagon-bar d’un TGV.

Reza, un des photographes les plus talentueux de notre époque, évoquait dans “Destin Croisés” la genèse du cliché qui illustre cet article. Né en Iran, il en est banni en 1981 pour ses reportages sur la révolution. De nombreuses années après, en 1993, il se trouve en Turquie quand l’envie de revoir la Perse de ses vertes années se fait plus forte. Il écrit alors :

Telle une rencontre autant désirée que redoutée, je reportais chaque jour le moment d’aller lui rendre visite, pour la regarder, même à distance, pour aller la caresser de la main, si le courage ne me faisait pas défaut. Elle était confinée dans les montagnes. Je savais qu’elle avait vu des milliers d’Iraniens fuir la répression du régime des mollahs. Quant à moi, je ne l’avais pas vue depuis tant d’années. Le jour vint. Courageusement, inconsciemment, je me suis lancé. Arrivé à la ville de Dogubayazit, mon cœur battait de la sentir si proche. Au détour d’une petite ruelle qui débouchait sur une large étendue, je l’ai vue. Elle se dressait, fière, immuable. Ses monts, ses flancs ressemblaient à ceux que je voyais depuis l’Iran. Peut-être manquait-il quelque chose, un détail pour parfaire ces retrouvailles visuelles. Soudain, je les ai aperçus tenant cet écran creux de télévision.

Reza

Un bon cadre pour une bonne séance d’hypnose

L’été dernier,  lors d’une nuit chaude et parfumée dans un camping de la côte ouest, je me prélassais mollement dans le jacuzzi, observant la voûte céleste avec sa grosse lune toute opalescente, nimbée d’étoiles illuminées, lorsqu’une fine jambe vint troubler la quiétude de l’eau. Une jeune femme, bientôt suivie par deux autres paires de jambes, venait d’entrer. L’une d’elles me reconnut assez vite comme étant “l’hypnotiseur” et demanda s’il était possible de tenter l’expérience. Jouissant déjà d’une bonne réputation parmi les campeurs, je savais qu’il serait inutile et contre-productif de faire des tests de réceptivité. Usant d’une rupture de pattern, je la plongeais donc instantanément en transe, l’approfondissais avant de lui demander ce qu’elle aimerait vivre sous hypnose. Elle me répondit “Rien, je veux juste profiter de l’instant à fond”.

Parfois, quand le cadre est bon, il suffit juste d’y laisser vivre les personnages et observer en spectateur l’histoire qu’ils ont à nous raconter.

Mon rôle se cantonna donc à la laisser dériver au gré des courants chauds en vérifiant qu’elle ne se noyait pas et que son visage demeurait paisible et satisfait. Il y a fort à parier que les bruissements légers du vent, qui portaient avec eux un peu de l’air salé de l’océan non loin, par-delà les dunes de sable et les pins gorgés du soleil de la journée, aient constitué de bien meilleures suggestions que je n’aurais jamais pu en donner dans ce cadre précis. En tout cas, elle me fit une plus grande publicité qu’une autre de ses amies que j’avais hypnotisée la veille sur un rocher semi-immergé par la marée montante, et sur laquelle j’avais induit une hallucination de François Hollande. Sans doute avais-je alors imposé mon cadre sans tenir compte du lieu ou de mon volontaire, et quoique mes suggestions n’aient eu aucun problème à stimuler son imagination débordante, la rencontre hypnotique se résuma – je m’en rends compte aujourd’hui tandis que j’écris ces lignes – à une froide démonstration technique. Un peu comme ces photos de vacances où l’on pose au centre, sourire crispé, toutes dents dehors, avec dans son dos les monuments “must have seen” du lieu où l’on se trouve. Une même suggestion, à Paris, aurait probablement abouti au même résultat technique – à savoir l’hallucination –, mais le cadre y correspondant mieux, peut-être cette suggestion aurait-elle davantage permis à mon volontaire de vivre une expérience véritablement inoubliable.

L’hypnose de rue, est-ce que c’est dangereux ?

L’hypnose, c’est comme un couteau, c’est un outil, on peut couper sa viande comme tuer quelqu’un avec. Ne blâmez pas l’outil, blâmez l’utilisateur.

Métaphore bien pratique qu’on retrouve parfois ici ou là. Pourtant, aussi pratique qu’elle soit, elle est inexacte. Ou alors c’est un couteau qui tient compte de l’avis du morceau de viande qu’il s’apprête à découper.

Milton Erickson est passé par là

Des expériences de Milton Erickson ont montré quelle était la limite des “actes antisociaux” que pouvait induire l’hypnotiseur chez son sujet.

Voici l’une de ces expériences, relatée dans le premier tome de l’intégrale des articles de Milton Erickson.

Imaginez une petite fille impressionnable, entraînée plusieurs heures durant par le médecin en vue d’être parfaitement somnambuliste. Il lui déclare alors que la chaise qui se trouve devant elle est un poêle brûlant et lui ordonne de s’asseoir dessus. La jeune fille obéit et commence à se tordre et à gémir de douleur. Il la fait se lever et recommence avec une autre chaise sa métaphore. Cette fois-ci, au lieu de se contenter d’évoquer “une chaise brûlante” il détaille la métaphore, explique comment la chaleur va enflammer ses chairs et provoquer d’indicibles souffrances. Il décrit précisément la chaleur et les sensations qu’elle va ressentir. La jeune fille refuse de s’asseoir. Il recommence en disant “une chaise brûlante” et la jeune fille se rassoit et réitère son numéro de douleur insoutenable.

La faisant entrer dans une pièce où il y a un véritable poêle brûlant, il lui demande de s’asseoir dessus. La petite fille acquiesce alors et s’assoit sur une chaise non loin. Il lui redemandera plusieurs fois de s’asseoir sur le poêle brûlant, mais l’inconscient de la petite fille trouvera toujours la solution pour la protéger en lui faisant comprendre les suggestions de travers.

Il raconte aussi comment il a essayé de forcer sous hypnose sa secrétaire à détruire son foulard préféré, cadeau inestimable à ses yeux, en éteignant une cigarette dessus.

Les résultats de ses différentes expériences sont les mêmes : l’inconscient se braque, bloque les suggestions, et se place souvent dans un état de colère tel que l’hypnotiseur, même s’il arrive à apaiser le conscient, peine souvent à renouer le dialogue avec l’inconscient, quand bien même il existerait à la base un lien de confiance mutuel entre les deux personnes.

Si Erickson, avec sa stature de médecin Wizard et toutes ses compétences en hypnose, n’arrive pas à obliger une petite fille impressionnable et somnambuliste à s’asseoir sur une chaise dont la prétendue chaleur aurait été trop bien décrite, si l’inconscient de sa secrétaire arrive à outrepasser toute l’amitié sincère et la confiance que le conscient lui porte pour protéger un foulard, alors quid de nous ? Quid de nous, étudiants, médecins, banquiers, employés, salariés, indépendants, entrepreneurs ; quid de nous qui, armés de toutes nos bonnes intentions, ne parvenons – ni ne cherchons –  pas à obtenir la confiance totale et absolue de nos volontaires ? Quid de nous qui utilisons principalement la suggestion directe, si facile à bloquer par le conscient,  dans la pratique de l’impromptue ? Quid de nous, qui exerçons dans un cadre ludique, sans disposer de l’image d’autorité du médecin ?

Non, l’hypnose de rue n’est pas une pratique dangereuse

Il arrive parfois, lors de séances impromptues avec mes amis parisiens, que des personnes visiblement très au fait du fonctionnement du cerveau humain – et on les envie, la science n’ayant toujours pas réussi à percer la réalité physiologique des concepts de conscience, d’inconscience ou encore d’identité – nous jettent au visage quelque chose qui ressemble à “vous touchez à l’inconscient et vous n’êtes pas des professionnels, c’est très risqué !”.

Mesdames, messieurs, le risque est inhérent à toute activité humaine ; ce n’est plus l’hobbypnotiseur lambda qui parle là, mais l’étudiant en Gestion des Risques. Dire qu’il y a des risques est un truisme des plus fade. Ce qui importe, ce n’est pas de savoir s’il y en a, mais lesquels, leur fréquence, leur probabilité, leurs conséquences et surtout, les moyens mis en place pour les gérer.
Le cadre de nos séances impromptues est, en lui-même, un puissant outil de gestion des risques. Dans la mesure où nos volontaires n’ont aucune attente vis-à-vis de problèmes personnels, aucune envie de changer sur le long terme dans le contexte de la parenthèse ludique que nous leur offrons, et que la nature des suggestions qui leur sont proposées n’utilise en rien les leviers de changement thérapeutique, la portée des suggestions proposées lors de nos séances est forcément très limitée dans le temps.

L’importance du langage

Dans son livre intitulé “la violence n’est pas un accident de nos systèmes, elle en est la fondation” le philosophe marxiste Slavoj Zizek émet l’hypothèse que, contrairement à l’idée assez répandue qui voudrait que la violence soit causée par un manque de communication, ce serait le langage qui serait à la fois la source et la cristallisation de la violence.

Le langage, tel que nous l’utilisons, est le fruit de millénaires d’âpres combats. Des langues meurent, des expressions disparaissent (Ernest Rossi fait d’ailleurs une digression très intéressante sur l’utilisation et l’évolution de l’argot en tant qu’élément subversif dans “L’homme de Février”). Mais les combats ne portent pas que sur l’existence de tel ou tel mot. Ils portent aussi et surtout sur le sens des mots.

Nous l’avons vu à travers cet article comme à travers d’autres (voir l’article “L’hypnose n’existe pas”) le sens du mot hypnose peut prêter à diverses interprétations. En plus de cette bataille conceptuelle entre initiés, une autre guerre fait rage, qui concerne la coloration émotionnelle du mot. Quelle est l’image de marque du mot “hypnose” en France ? Quelles connexions neuronales ce mot va-t-il induire dans l’esprit des quidams ? Va-t-on l’associer à un divertissement ? À du soin ? À du mysticisme ? L’image sera-t-elle élitiste ? Populaire ?

Voilà, me semble-t-il, les questions fondamentales que les attaques périphériques de tel ou telle école contre tel ou tels individus ou groupes d’individus soulèvent.

Le cadre, et l’image.