L’hypnose n’existe pas

Titre un brin racoleur, je vous l’accorde. Mais c’est qu’en feuilletant les différentes pages du forum il m’est apparu qu’avant de « démystifier l’hypnose » aux yeux des quidams, il pourrait être utile de le faire auprès des hypnotiseurs eux-mêmes. Nous allons donc commencer par aborder de façon violente et anarchique différentes théories afin de briser les certitudes et questionner le lecteur curieux que vous êtes sans doute sur la nature de ce qu’il se passe lors d’une « hypnose de rue ». Une fois ce travail minutieux de destruction mené, nous essaierons modestement de recoller quelques morceaux afin de former un ensemble que nous espérons plus cohérent. Cet article s’adresse donc en priorité aux débutants ; si vous hypnotisez depuis plus d’un an, il est probable que vous vous soyez déjà posé ces questions par vous-mêmes et que vous ayez aboutis aux mêmes conclusions.

Mettons les pieds dans le plat immédiatement en l’annonçant tout net. L’hypnose n’existe pas. Il existe des hypnoses. Plus précisément, il existe des États Modifiés de Conscience pendant lesquels notre perception va pouvoir être modifiée. Et la meilleure façon de s’en rendre compte, c’est de survoler les écrits relatifs à l’hypnose d’aujourd’hui ou d’hier : que n’a-t-on pas écrit de choses différentes sur ce même sujet ?

Il est impossible de trouver un accord général parmi les professionnels sur ce qu’est exactement l’hypnose.

Ernest Lawrence Rossi

Grosso-modo, il y a trois types de théories ; Physiologiques, psychologiques et psychanalytiques. Les différents auteurs que nous allons successivement aborder se contredisent parfois, se recoupent souvent. Leurs théories peuvent être dépassées, inexactes, elles n’en reflètent pourtant pas moins la nature profondément protéiforme de l’hypnose.

Du côté de l’approche physiologique

Nous pouvons évoquer Mesmer, Pavlov, Charcot et Edmonston. Dans la théorie du médecin autrichien, il existe un fluide subtil qui remplit tout l’univers et qui sert de lien entre les corps célestes, la terre et les hommes. Pour lui, la maladie provient d’une mauvaise répartition de ce fluide, qu’il convient de réorganiser au moyen d’aimants et passes magnétiques. Mesmer se définissait comme magnétiseur mais ses techniques de travail en font pour beaucoup le premier hypnotiseur des temps moderne.

Le russe, pour sa part, estime que l’hypnose est la conséquence d’une inhibition neurale partielle dans le cortex cérébral causée par un stimulus monotone de faible intensité. Certains points du cerveau restant éveillés afin de maintenir le contact avec l’hypnotiseur. Pavlov utilisera l’hypnose dans le cadre de ses travaux sur les réflexes conditionnés.
Pour notre frenchie national, l’hypnose, comme l’hystérie, est provoquée par un désordre du système nerveux causé par un dysfonctionnement de l’hippocampe. Charcot était neurologue et s’est intéressé aux dissociations entre la conscience et l’inconscience qui pouvaient avoir lieu lors de choc traumatique entrainant l’hystérie, et qui pouvaient être reproduites grâce à l’hypnose.

Edmonston, enfin, mettra surtout en avant la relaxation comme composante principale de cet état, montrant que le cerveau émettait davantage d’ondes alpha – caractéristique d’un état de repos – sous hypnose.

Fait-on appel à une force cosmique pour induire l’hypnose ou la provoque-t-on par un choc émotionnel ? À quels facteurs doit-on attribuer cet état ? La relaxation ou un dysfonctionnement de l’hippocampe ?

 En ce qui concerne l’approche psychologique

Nous pouvons citer Liébeault, Bernheim, Hull, Van Pelt, Janet & Hilgard.

Pour les trois premiers, la différence entre l’état hypnotique et l’état « normal » est plutôt quantitative que qualitative : ils mettent en avant la notion de « suggestibilité » de laquelle découle les phénomènes hypnotique. La suggestibilité est l’aptitude à être influencé par une idée acceptée par le cerveau et à la réaliser. La suggestion va être perçue comme une représentation surgie spontanément.
Van Pelt s’intéressera à l’hypersuggestibilité, provoquée selon lui par une superconcentration de l’esprit.

Les deux derniers attribueront les phénomènes hypnotiques à la dissociation, c’est à dire au fait que certains processus intellectuels puissent agir indépendamment et simultanément à la conscience, comme c’est le cas lors d’expériences d’écritures automatique.

L’hypnose est-elle un état spécifiques ou un continuum d’états qualitatifs ? Quand la dissociation intervient-elle ? Est-elle nécessaire ? Est-ce la superconcentration ou la relaxation qui induisent cet (ces ?) états ?

L’approche psychanalytique du phénomène

Freud a comparé l’attitude de l’hypnotisé face à l’hypnotiseur à celle d’un individu au milieu d’une foule face au leader charismatique. Cet état éveillerait un héritage archaïque de soumission masochiste à une personnalité toute-puissance et dangereuse.

Pour Ferenczi, « l’hypnose induit chez le sujet un état de régression à l’enfance ». Il mettra en avant les différences entre une hypnose autoritaire et paternelle et une hypnose maternelle plus douce.

Pour Kubie & Margolin, « La voix de l’hypnotiseur est vécue comme une extension du processus psychique du sujet lui-même ». Cette dissolution des limites du Moi est analogue à l’état psychologique dans lequel se trouve le bébé, qui considère que le sein maternel dans sa bouche est une partie de lui-même.

Chertok remarquera que « la suggestion est au cœur de toutes les psychothérapie ». Lorsque le changement se produit, il serait davantage dû à des facteurs affectifs de nature hypnosuggestive qu’à des facteurs intellectuels, quelle que soit la forme de la thérapie adoptée.

L’hypnose est-elle donc une histoire de dissociation de la conscience ou bien d’une dissolution du Moi ? Induirait-elle la régression ou bien les réflexes conditionnés ? Quelle est la nature du lien qui relie l’hypnotiseur et l’hypnotisé ? Énergie ? Autorité ?

Toutes ces théories s’enrichissent les unes par rapport aux autres, en nous montrant que l’hypnose endosse plusieurs réalités : physiologique, psychologique, psychanalytique etc.

Nous pourrions aussi évoquer l’aspect spirituel de la chose. Que ce soit de façon assez explicite, comme avec les danses des derviches tourneurs, à l’aide de stupéfiants comme dans certains rituels chamaniques, ou encore d’une façon qui se rapproche, par sa sobriété, des formes d’autohypnose les plus méditative, les religions entretiennent, qu’elles le veuillent ou non, des liens avec ces états de transe dans lequel se trouve un individu hypnotisé.

Mais l’hypnose peut également se pratiquer sans transe. Et la transe peut-être obtenue sans hypnose. Qu’est-ce donc que l’hypnose, et comment la différencier d’un autre état ?

La dissociation

La notion de dissociation est fréquemment admise. L’hypnotisé verrait sa conscience et son inconscient se séparer, ce qui permettrait à l’hypnotiseur de dialoguer plus facilement avec l’inconscient dans le cas d’une thérapie, ou à la conscience de perdre la perception de l’origine de ses propres agissements dans le cadre d’un spectacle, par exemple. Les gens évoquent souvent un « lâcher-prise » incroyable, comme s’ils devenaient les spectateurs d’une pièce auquel ils n’auraient pas conscience de prendre part, tout en étant parfois pleinement conscient d’y jouer le premier rôle.

Avec la dissociation vient la supposition que lorsqu’une suggestion n’est pas acceptée, c’est qu’elle a été « bloquée » par l’inconscient car elle serait contraire avec les valeurs de l’individu. L’inconscient est alors considéré comme une sorte de garde-fou qui prévient le conscient de tout abus.

Cette dissociation est-elle le propre de l’état hypnotique ? Ne respire-t-on pas de façon inconsciente tout en étant conscient de le faire ?

Dans la théorie de l’Automatic Imagination Model, de Jacquin, la conscience n’existe plus. Elle ne correspondrait à aucune réalité physiologique viable. La conscience ne serait donc qu’une illusion générée par l’inconscient. L’hypnose, en altérant cette illusion, pourrait donner cette sensation de dissociation qui est fréquemment décrite, rarement remise en question, et qui pourtant pourrait n’être qu’induite par des croyances.

Les premiers patients de Mesmer étaient agités de spasmes au moment de leur entrée en transe. Le bruit s’étant répandu que c’était ainsi que l’on agissait lorsqu’on se faisait magnétiser, chaque nouveau « sujet » agissait comme les précédents. Aujourd’hui, il est assez rare qu’un volontaire s‘agite ainsi dans la rue. Au contraire, les gens ont plutôt tendance à se comporter comme on leur a suggéré de se comporter – se laisser aller, se détendre, respirer profondément, se relaxer – mais aussi comme ils imaginent qu’ils devraient se comporter en étant hypnotisé ; ce qui explique sans doutes que si vous faites tomber votre premier volontaire, tous les autres auront tendance à tomber de façon spontanée.

Que faites-vous exactement lorsque vous abordez des gens dans la rue pour les hypnotiser ?

Faites-vous la même chose que Messmer ? Faites-vous la même chose que Mesmer ? Pensez-vous que vos volontaires vont être plongés dans les mêmes états que l’étaient les patients d’Erickson, de Freud, de Charcot ?

Avec des procédés différents, comment est-il possible de plonger différents individus dans un même état ?

L’hypnose n’existe pas

In fine, les phénomènes hypnotiques ne sont pas exclusifs à l’hypnose, et l’hypnose n’est pas exclusivement relative à ses phénomènes.

Tout est hypnose et rien n’est hypnose au final.

Non ?

N’est-ce pas trop simple de s’enfermer dans un relativisme absolu en se cantonnant à cette formule lapidaire ?  Après vous avoir – je l’espère –  un peu secoué les méninges, j’aimerais essayer de clarifier les choses en donnant une définition (qui vaut ce qu’elle vaut) et en revenant sur quatre notions fondamentales : le sens, la perception, la transe et la suggestibilité.

L’hypnose pourrait être définie comme l’ensemble des techniques permettant d’utiliser et d’approfondir la suggestibilité naturelle des individus. Lorsque vous hypnotisez, vous ne faites que donner des suggestions.

Le Sens.

La question du sens de votre suggestion se pose alors. Quel est le but de ce que vous dites et de ce que vous faites ? Provoquer une amnésie ? Soigner une phobie ? Le sens de ce que vous dites est-il le même pour vous et pour votre volontaire ? Quelles sont les croyances qui vous entourent tous deux ?

Avant toute chose, il faut donc que la suggestion soit comprise.

La suggestibilité

Lorsque la suggestion est comprise (et le fait qu’elle soit compréhensible ne veut pas dire qu’elle sera comprise de la même façon par tout le monde), il faut que la suggestibilité de la personne hypnotisée soit suffisante pour que la suggestion puisse être acceptée.  La suggestibilité – nous l’avons dit – est l’aptitude à être influencé par une idée.

La Transe

L’état de transe – qui n’est pas exclusif à l’état d’hypnose – est un état de conscience où la perception va être modifiée. Dans cet état particulier, la suggestibilité peut être augmentée.

La perception

En permanence, vos cinq sens récupèrent de l’information que votre cerveau traite pour créer des images mentales qui vous permettent de réfléchir. Dans une discussion, votre perception sera davantage orientée vers l’information auditive que lorsque vous regardez un film, où la vue sera peut-être plus sollicitée. Ainsi, votre perception n’est jamais une exacte représentation de tout ce que vous percevez.

Il est possible, via la suggestion, de modifier les perceptions à l’extrême. C’est en partie ce que nous faisons lorsque nous « hypnotisons ».

Conclusion

Ainsi la boucle est-elle bouclée : nous plongeons en transe pour augmenter la suggestibilité pour donner des suggestions dans le but d’influencer les perceptions.

Mais bien que cela soit de l’hypnose, ce n’est pas que de l’hypnose, et l’hypnose, ce n’est pas que ça.

Vous n’êtes pas d’accord ? Tant mieux, le débat est ouvert dans les commentaires !