Métaphore – midable ?

Les métaphores sont fréquemment utilisées par les thérapeutes pour aider leurs patients. Devons-nous en faire de même dans la rue ? Pas si sûr.

Prenons un exemple tout simple : les livres et les ballons. Ça ne me parle pas, j’ai donc supposé que ça ne parlerait pas non plus à mes volontaires. Que leur dire alors ? Eh bien, puisque je souhaite qu’un bras se baisse et qu’un autre se lève, je me contente de leur demander « imagine que tu as un poids très lourd dans cette main, et plus le poids augmente, plus la légèreté de l’autre bras augmente ». La plupart de mes volontaires me disent alors « C’est amusant, on dirait une balance ».

Nous pensons par images. Ainsi, lorsqu’un hypnotiseur me dit « Imagine que tu as deux aimants placés au bout des doigts et qu’ils s’attirent » je vais essayer d’imaginer deux aimants avant de me concentrer sur le phénomène voulu. Au final, l’énergie mobilisée à imaginer des aimants me déconcentre de l’objectif final. S’il m’avait dit « Tes doigts vont se rapprocher et se coller ensemble de telle façon que plus tu essaieras de les décoller, moins il sera possible pour toi de le faire » alors mon esprit aurait probablement trouvé tout seul – éventuellement sans même m’en avertir – une image qui justifie le fait que mes doigts soient collés.

Cette théorie selon laquelle l’esprit trouve lui-même ses propres métaphores, nous la devons à Anthony Jacquin. Elle prend le nom d’Automatic Imagination Model.

Revenons à nos livres et à nos ballons. Pourquoi des livres ? Pourquoi des ballons ? Il arrive que les gens m’évoquent l’image d’un boulet pour la lourdeur, et « la main qui se lève toute seule » pour la légèreté, car il est sans doutes plus logique – et plus simple – comme image, qu’une main se lève comme par magie plutôt qu’elle soit tirée vers le haut par de l’hélium (imaginez la quantité de ballons nécessaire pour soulever un bras !).

Pour qu’une suggestion puisse aboutir, il est nécessaire qu’elle soit comprise par le volontaire. La métaphore permet alors de lui donner une idée de ce qui est attendu de lui. Une suggestion comme « Ton bras va être aussi dur qu’une barre de fer, impliable, incassable » ne donnera ainsi peut-être pas le même type de catalepsie que « ce bras est complètement bloqué, il est impossible de le bouger ». Dans le premier cas, on suggère une contraction du bras tandis que dans le deuxième, il s’agit davantage d’une dissociation. L’effet est le même, mais les volontaires auront peut-être davantage mal au bras avec la première suggestion qu’avec la deuxième. D’un autre côté, l’image de la barre de fer, en étant moins abstraite, fonctionnera probablement mieux.

En plus de devoir être comprise, la suggestion, pour aboutir, a également besoin de trouver un cadre qui la légitime. Ainsi, dans la métaphore de la « main-ventouse qui tire le prénom hors du crâne » il est logique que la personne oublie son prénom car une ventouse vient de le lui extraire. De la même façon, il est logique que la main se lève si elle est tirée par des ballons d’hélium. Seulement, on a beau faire, certaines métaphores ne passent pas.

Lors de la première rencontre nationale à Paris, l’un de vous a tenté de me coller les doigts en me parlant de colle. Rien à faire, je n’arrivais pas accepter que mes doigts puisse être scotchés par une sorte de glue invisible sortie d’on ne sait où. L’hypnotiseur a alors sorti de sa poche un tube jaune de colle UHU, qu’il a ouvert et frotté dans le vide à environ un centimètre de ma peau. Voilà que nous réessayons et qu’il se produit un phénomène amusant : mes doigts refusaient toujours de se coller (pour m’en être déjà mis sur les doigts au collège, je sais que c’est impossible de se retrouver englué avec ça), mais j’avais une sorte d’hallucination kinesthésique au niveau des doigts. Je sentais très nettement le contact humide et  pâteux de la colle, alors qu’il ne m’avait pas touché une seule fois avec. Ce qui a fonctionné ici n’était donc pas la métaphore, mais la preuve qui m’en avait été donné.

Plutôt que d’élaborer des images impersonnelle, l’idéal est donc de donner la suggestion la plus simple, la plus directe, la plus pure possible et de laisser ensuite faire l’esprit du volontaire pour trouver les modalités d’exécution.

Seulement, il arrive que ça ne marche pas. Un concept comme « tes mains se rapprochent » est assez simple à saisir. Un autre comme « à un certain stimulus, ton corps va se figer, à un autre, il se défigera et tu oublieras momentanément ce que tu as vécu entre les deux stimuli » est tout de suite beaucoup plus complexe.

Comment faire si le volontaire n’arrive pas à générer ses propres métaphores, ou s’il n’y croit pas lui même ?

La technique du Jésus Lyonnais

Le Jésus lyonnais est un gros saucisson. Pour en venir à bout, il faut y aller tranche par tranche : la plupart des suggestions complexes ne sont que des suggestions très simple assemblée d’une certaine façon. Ainsi, concernant le « pause-lecture », ce n’est in fine que l’association d’un stimulus auditif à une catalepsie, assortie d’une amnésie. Réalisez les trois séparément, puis assemblez-les. De la même façon, si une personne est incapable d’avoir des hallucinations complexes, commencer par de petites hallucinations liées à des effets d’optiques peut aider à progresser.

Les frappes chirurgicales

Les frappes chirurgicales sont des missiles lancés depuis très loin qui sont sensés toucher un point très précis. Étant donné qu’il est assez dur d’avoir la précision nécessaire pour réussir du premier coup, l’habitude militaire est de faire des frappes chirurgicales, autrement dit d’envoyer des bombes jusqu’à ce qu’on touche la cible. Pour réaliser des frappes chirurgicales, il vous suffit, pour un effet voulu, de donner des métaphores différentes jusqu’à trouver celle qui va marcher. Par exemple, si vous souhaitez provoquer une amnésie, votre frappe chirurgicale peut prendre cette forme « Quand je dirais ‘amnésie’ ce sera comme si tu avais oublié ton prénom, comme s’il se trouvait dans ma main, ou quelque part dans ton crâne, dans une sorte de bulle de vide, impossible à lire, comme si tu l’avais sur le bout de la langue mais qu’il t’était impossible de t’en souvenir, pareil à un rêve qui s’efface le matin, et plus on cherche à s’en souvenir, et plus il s’éloigne. ». N’imposez pas la suggestion, votre volontaire saura choisir dans le tas celle qui lui parle le plus, quitte à faire un mélange de tout ce que vous lui aurez proposé.

Méthode de l’omelette colombienne

Un jour qu’ils minimisaient la découverte des Amériques, Christophe Colomb mis ses convives au défi de faire tenir un œuf debout. Personne ne réussit. Personne sauf le célèbre explorateur lui-même, qui écrasa la coquille afin de l’aplanir.

Si la suggestion que vous donnez ne fonctionne pas, changez la suggestion. On peut arriver à un même effet avec différentes suggestions. Par exemple, si vous souhaitez rendre votre volontaire muet pendant quelques secondes, et que la suggestion « tu vas être muet » ne fonctionne pas, vous pouvez essayer différentes suggestions qui amèneront indirectement à l’effet escompté : catalepsie de la langue, de la bouche, amnésie de son propre langage, ne pas avoir envie de parler, etc.  Comme ce bon vieux Christophe, prenez l’initiative de changer les données du problème afin d’arriver à la solution escomptée.

La sophistique façon « témoins de Jéhovah »

Pour convertir les gens à leur mouvement et leur donner la foi, les témoins de Jéhovah prétendent souvent apporter des preuves de l’existence de dieu. Or, avoir la foi, c’est justement croire sans preuve. Il s’agirait sinon de savoir et non de croyance.

Vos volontaires devront de même avoir la foi dans vos talents d’hypnotiseur. S’ils n’ont pas la foi, alors il faudra leur faire croire qu’ils savent ; d’où le fameux « fake it until you make it ». Dans le test de suggestibilité, si les doigts se collent après s’être rapprochés, c’est bien davantage car vous avez suggéré « tes doigts vont se rapprocher, puis ils vont se coller » que grâce à l’image d’une vis, d’aimants ou de colle. Tant qu’il n’a pas la foi, l’esprit doute, il faut donc lui apporter des preuves. En état d’hypnose, l’esprit fonctionne différemment : la vision d’un tube de colle peut faire croire qu’il y en a véritablement, tandis que deux doigts qui se rapprochent apparaissent potentiellement comme un préalable tout à fait logique à leur inextricable jointure, si vous l’avez suggéré ! À vous donc d’établir des liens logiques entre des choses qui ne le sont pas pour arriver à la conclusion que vous désirez – en l’occurrence, la suggestion à faire passer – et cela sans nécessairement recourir aux métaphores.

Lors de la seconde rencontre nationale, à Toulouse, j’ai eu l’occasion de me faire hypnotiser par une très jolie jeune fille. L’herbe espiègle et fraîche se mêlait à la douceur du soleil pour motiver mon engouement à me plonger dans les yeux de la dame ; de plus, je me réjouissais d’entendre une autre voix que celle – forcément bourrue et rauque – d’un bonhomme, au moment où j’entrerais en transe.

Nous avons dit précédemment que l’esprit générait ses propres métaphores, comprenez donc mon désarroi lorsque la première suggestion qui vint fut « Tu es tout mou, tout mou, complètement mou ». C’est une suggestion directe, certes, mais est-elle correctement formulée pour susciter les bonnes images ? J’explosais instantanément de rire en entendant cela, ayant eu une vive vision de France Galle chantant « Les sucettes à l’anis » en plein milieu du parc. Une suggestion à la fois plus précise, plus vague et plus différé dans le temps telle que « ton corps va commencer à se détendre » aurait sans doutes davantage fonctionné (mais m’aurait laissé un souvenir moins impérissable, il est vrai).

Plus précise

Pour sa première à Bobino, Messmer fit une erreur au moment de l’amnésie. Il suggéra « Vous allez être amnésique. Vous allez oublier le chiffre 7 ». Le pauvre volontaire sur scène se réveillait alors de chaque tour en se demandant ce qu’il venait de faire et qui il était. L’esprit est précis. Si on lui dit « vous êtes amnésique », il est très susceptible de comprendre « vous êtes amnésique ». Ainsi, même si la suggestion d’amnésie du chiffre sept avait été enlevée à la fin du tour, restait l’autre, qui a duré jusqu’à la fin du spectacle.
En l’occurrence, pour la mollesse dans le parc, si l’objectif était de provoquer un relâchement musculaire, plus de précision aurait impliqué le remplacement de « Tu » par « tes bras, tes jambes, ton corps etc. » afin de ne pas créer de double-sens (triple en l’occurrence) entre le « tu » physique et le « tu » personne morale. Notons également qu’un subtil glissement aurait pu être fait entre « tes bras, tes jambes » et « ce corps, le visage etc. » afin d’induire une dissociation susceptible de favoriser la transe.

Plus vague

Nonobstant mon esprit paillard, la suggestion aurait eu peu de chances d’aboutir. La pâte à modeler ou le beurre, c’est mou. Mais un corps humain c’est pleins de trucs dur ; c’est ferme au toucher ; ça ne se plie pas facilement. Devenir tout mou, ce serait alors comme sentir chacun de ses os fondre ; autrement dit, c’est pas chouette ! Et moins votre volontaire est suggestible, plus il aura tendance à bloquer les suggestions désagréable. La lourdeur, la détente, l’apaisement, la relaxation, sont des notions qui s’accordent davantage avec le concept du corps, tout en demeurant suffisamment flou pour permettre au volontaire d’y placer l’expérience de son choix.

C’est à Erickson et son « Milton Model » que nous devons cette idée de rester le plus vague possible afin de laisser l’esprit du volontaire apposer sa propre expérience sur les paroles de l’hypnotiseur.

Plus différé dans le temps

Ne stressez pas vos volontaires ! En précisant à l’avance le moment où la suggestion est sensé être opérationnelle, vous laissez le temps à l’hypnotisé de produire le phénomène demandé. Même un simple réveil est beaucoup plus agréable lorsque l’hypnotiseur a pris le temps de dire « et au compte de trois, tu pourras ouvrir les yeux quand tu te sentiras complètement réveillé ».

Enfin, gardez à l’esprit que les livres, les ballons, les aimants, les ventouses, les vis, etc. ne sont que de « petites » métaphores. Un thérapeute pourra passer plusieurs séances à construire des images mentales qui guideront son client jusqu’à l’atteinte de ses objectifs. En hypnose de rue, le contexte et les objectifs nous empêchent d’utiliser des procédés trop complexes. Et c’est tant mieux ! Car le propre de la métaphore est d’avoir un sens apparent et un sens caché. Ainsi, si pour vous la vis évoque simplement l’image de deux doigts qui sont solidement maintenus ensemble, en ce qui me concerne, ces fameuses vis ont une connotation très nette de mutilation. C’est que la perspective de voir mes deux index perforés par un morceau de ferraille tourbillonnant dans ma chair, arrachant mes ongles et raclant mes os n’est pas très réjouissante ! Et je ne suis pas particulièrement suggestible.

Préférez donc les images qui viennent du volontaire, n’imposez pas vos propres allégories lorsqu’elles sont rejetées et usez de votre créativité pour en trouver de nouvelles, lorsque cela est nécessaire. Les seules limites seront celles de votre imagination !

Dali, pour qui chaque passage en Gare de Perpignan était « l’occasion d’une véritable éjaculation mentale » en avait une particulièrement grosse. Comme nous avons démarré cet article sur l’image de « La métamorphose de Narcisse » (1937), quittons-nous sur le poème qui l’accompagne.

« Quand l’anatomie claire et divine de Narcisse
se penche sur le miroir obscur du lac,

quand son torse blanc plié en avant
se fige, glacé,
dans la courbe argentée et hypnotique de son désir,
quand le temps passe
sur l’horloge des fleurs du sable de sa propre chair,

Narcisse s’anéantit dans le vertige cosmique
au plus profond duquel chante
la sirène froide et dionysiaque de sa propre image.
Le corps de Narcisse se vide et se perd
dans l’abîme de son reflet,
comme le sablier que l’on ne retournera pas.

Narcisse, tu perds ton corps,
emporté et confondu par le reflet millénaire de ta disparition,
ton corps frappé de mort
descend vers le précipice des topazes aux épaves jaunes de l’amour,
ton corps blanc, englouti,
suit la pente du torrent férocement minéral
des pierreries noires aux parfums âcres,
ton corps
jusqu’aux embouchures mates de la nuit
au bord desquelles
étincelle déjà
toute l’argenterie rouge
des aubes aux veines brisées dans “les débarcadères du sang”.

Narcisse,
comprends-tu ?
La symétrie, hypnose divine de la géométrie de l’esprit, comble déjà ta tête de ce sommeil inguérissable, végétal, atavique et lent
qui dessèche la cervelle
dans la substance parcheminée
du noyau de ta proche métamorphose.

La semence de ta tête vient de tomber dans l’eau.
L’homme retourne au végétal
et les dieux
par le sommeil lourd de la fatigue
par l’hypnose transparente de leurs passions.
Narcisse, tu es si immobile
que l’on croirait que tu dors.
S’il s’agissait d’Hercule rugueux et brun,
on dirait : il dort comme un tronc
dans la posture
d’un chêne herculéen.
Mais toi, Narcisse,
formé de timides éclosions parfumées d’adolescence transparente,
tu dors comme une fleur d’eau.
Voilà que le grand mystère approche,
que la grande métamorphose va avoir lieu.

Narcisse, dans son immobilité, absorbé par son reflet avec la lenteur digestive des plantes carnivores, devient invisible.

Il ne reste de lui
que l’ovale hallucinant de blancheur de sa tête,
sa tête de nouveau plus tendre,
sa tête, chrysalide d’arrière-pensées biologiques,
sa tête soutenue au bout des doigts de l’eau,
au bout des doigts,
de la main insensée,
de la main terrible,
de la main coprophagique,
de la main mortelle
de son propre reflet.
Quand cette tête se fendra
Quand cette tête se craquellera,
Quand cette tête éclatera,
ce sera la fleur,
le nouveau Narcisse,
Gala – mon narcisse »

***

Salvador Dali (1904-1989)