Pou pou Pompidou !

N’étant pas moi-même parisien je m’en voudrais de perpétuer les clichés très provinciaux liés à leur prétendu prétention, pourtant il faut bien le dire : partout en France il y a de la Street-Hypnose. Mais à Paris nous faisons de l’art moderne !

J’ai compris cette terrible vérité au Centre Pompidou. Ce même musée contre lequel nous nous étions réfugiés de la pluie la veille avec les courageux stagiaires qui avaient osés braver les frimas du fameux Moscou-Paris. Le lendemain, j’observais une carcasse de voiture broyée par une presse appartenant à l’artiste César, auquel une rétrospective est actuellement consacré. Audacieux tas de ferraille violacé, l’oeuvre se trouvait à peu près à l’emplacement où j’avais eu l’occasion de découvrir quelques années plus tôt une autre épave, que l’art avait étreint si fort qu’elle tenait davantage du cubisme que de l’automobilisme.

Lorsque l’on parle art moderne ou contemporain se pose tout de suite la question du lieu : cet objet serait-il de l’art en-dehors d’un musée d’une part et aurait-il sa place hors dudit musée d’autre part. Il suffit de se rappeler les diverses polémiques qu’ont déclenchés l’exposition du vagin de la reine à Versailles, d’un plug-conifère place Vendôme ou encore d’une tour métallique sur le Champ de Mars pour s’en rendre compte. Si vous entrez effectivement dans le Centre Pompidou, vous trouverez précisément et à chaque étage l’essence de l’hypnose.

Au rez-de-chaussée, une surprenante exposition sur des pelotes de laine géante fait écho à une précédente mais non moins aventureuse exhibition de canapés. Comprenez que le lieu, le cadre, est ici particulièrement plus important que le contenu. Jugez donc : pour vous représenter l’endroit il s’agit d’une salle immense, au plafond démesurément haut, presque complètement ouverte sur le dehors par des baies transparentes. Placez-y maintenant l’intérieur d’une sorte d’IKEA sous acides, rayon literie. Des coussins criards, des hamacs aux formes voluptueuses et même des tapis-méridiennes ! Mais ici les fauteuils ne sont pas des fauteuils ; les canapés ne sont pas des canapés, les banquettes ne sont pas des banquettes ; ce sont des œuvres. Au rez-de-chaussée, c’est cela que vous trouverez : la frustration. Derrière moi, un enfant pleure. Il meurt d’envie de rebondir sur les flaques de mousse en polyuréthane orange qui maculent le sol, mais comme sa mère le lui explique : “il ne faut pas y toucher”. Et l’enfant de gémir entre deux sanglots : “mais moi je veux y toucher-euh !” Et moi aussi je voulais y toucher, je voulais m’asseoir sur les œuvres, sauter et bondir sur les piles de pelotes !

La frustration. L’envie. L’envie d’avoir envie ! Le samedi ils étaient nombreux à l’avoir devant le parvis, devant nos pancartes trempées de soleil. Hypnose gratuite. Mais pas pour tout le monde, ah ça non ! Comprenez bien que l’hypnose, c’est un peu comme cette glace fêlée au quatrième étage. Heimo Zobernig y « déjoue les principes de monstration en introduisant une perturbation, par le biais du miroir brisé, désacralisant l’architecture en même temps qu’elle invite à la regarder plus attentivement ». N’est-ce pas ? Du constructivisme au minimalisme il faut un peu de bonne volonté pour transformer une discussion entre deux inconnus en séance d’hypnose. Oh combien de badauds, combien de badaudes, venus joyeux de leur shopping week-end, dans cette morne frustration se sont-ils évanouis ? Leur écueil ? Ils n’avaient pas oubliés leur prénom. En tout autre lieu l’inverse eut été un cuisant échec et la situation présente une indolore banalité, mais en ce présent contrit ils n’assistaient pas à une usuelle conversation entre inconnus mais bel et bien à une performance artistique, avec toute la foi et la confiance que cela présuppose.

Du premier au troisième étage, la bibliothèque vous ouvrira ses portes. Les portes de la perception. Car comment sans cette extra-lucidité que procure la connaissance, savoir réagir en pareille circonstance ? Replongeons-nous dans le miroir de Zobernig pour observer comment les brisures déforment la subjectivité inhérente du matériau pour représenter à la perception biaisé du quotidien la monstration du réel. Que faut-il faire, que faut-il regarder, que faut-il voir ? Mais bougre de sacrebleu, oubliez-le ce foutu prénom ! Ou arrêtez de vous en souvenir, pour ce que ça change… Revenant au rez-de-chaussée, vous pourriez y découvrir au travers de quelques clichés monochrome, l’Afrique du Sud. Un pays étonnamment semblable à quantité d’autres endroits, si l’on en croit son regard et pas les explications sophistiquées des experts. L’évidente ambiguïté du paradigme se révèle alors dans sa cruelle nudité : le problème se trouve précisément au lieu même de la solution, à savoir dans la perception. C’est d’ailleurs bien pour cela que nous faisons de l’hypnose !

Au quatrième étage, le fameux, le seul, l’unique, le tableau blanc ! En vérité si vous fouinez un peu vous en trouverez quelques autres, chaque fois d’auteur différents, comme si chacun, successivement, avait voulu redoubler d’audace, chacun selon sa vision, pour un résultat identique sur la rétine, mais certainement pas dans les cœurs. Voilà donc où nous en sommes ! Transposé à notre problématique, le questionnement chamboule autant qu’il invite à la sagesse. L’oeuvre réside-t-elle dans l’objet ou dans son concept ? Est-elle révélée ou construite ?

L’immanent, le mouvant, le transcendant, autant de notions spontanées pour qui décide de performer non loin des brumes enivrantes du Centre. Un bras n’est plus un bras, un prénom n’est plus un prénom, un inconscient n’est plus inconscient. En s’oeuvrant à la perspective perceptuelle du présent, même le plus béotien des ostrogoth appréhende l’insatiable nécessité du désir et son importance dans l’assouvissement de l’acte.

Ainsi, un concentré de cubisme carrossier n’est pas davantage frétillant pour la rétine sur le terrain vague humide d’un ferrailleur qu’au cinquième étage du Centre. Si l’on part de l’acte pour remonter le désir, l’évidente projectivité de la pensée nous montre sans détours l’issue d’une telle démarche : on va droit dans le mur ! Il faut partir du lieu. Le lieu du désir.

Imaginons un instant que vous soyez un être rationnel. Vous cherchez le plaisir et fuyez le déplaisir. Agent économique en pleine possession de ses capacités de raisonnement, vous sauriez que d’innombrables carcasses vous attendent ailleurs, disponible à la vue pour bien moins cher que le prix du billet d’entrée. D’ailleurs, à quelques mètres du Centre, vous trouveriez des tas d’objets qui y auraient tout à fait leur place : poubelles en métal, en plastique, bouche d’égouts, panneaux mangés de rouille et autres savants alignements de pavés minéraux. Mais en franchissant les portes, le banal et l’usuel se transforment sous l’effet conjugués de la métaréification et du plus intime subjectivisme.

Qu’y a-t-il derrière l’oeuvre ? Pierre Soulages, retournant ses propres tableaux pour en être bien sûr, répondait “Rien !” au journaliste qui avait eu l’outrecuidance de le lui demander. Ainsi pourrions-nous répondre. L’erreur ici serait de rester sur un plan cardinal en nous questionnant successivement sur l’avant, le dessus ou les côtés de l’oeuvre. D’un bond, sautons donc de Soulages à Mulder pour conclure : la vérité est ailleurs !

L’oeuvre n’est rien et le visiteur n’est rien. Le lieu lui-même n’est pas grand chose s’il ne permet la rencontre d’une intention pré-consciente avec l’architecture fantasmagorique du concept, permise par la disposition spécifique de l’esprit, que conditionnent les perceptions sensibles, objectives, mais également post et rétro-active du désir de l’idée, sur le présent.

Malgré l’évidente accessibilité du propos à suivre pour qui se donne la peine de le comprendre, sa dimension artistique invite en sus à ne pas le comprendre. Ce n’est qu’à ce prix que pourra se produire la fission du concept, véritable atomique de l’émotion qui subjuguera alors votre volontaire, le projetant hors des bornes étriquées du réel fondamental.

Bien sûr, j’en conviens, cela est plus facile à dire qu’à faire.

Crédit photo : César «Blu Francia 490» ; Alex Soto Photo