TCH : j’ai communiqué avec les morts grâce à Jean-Jacques Charbonier

Lundi 23 avril 2018, 20h30, nous arrivons Julie et moi dans une grande salle d’hôtel aménagée pour l’occasion avec un nombre incalculable de chaises et de transats dispersés partout. 43 personnes sont venues assister à un atelier du célèbre médecin anesthésiste réanimateur Jean-Jacques Charbonier nommé TCH : Trans Communication Hypnotique. Bondée, la pièce est majoritairement féminine et il n’est pas difficile de repérer au premier coup d’œil quelques fans, les yeux brillants d’excitation et les membres tremblants dès que le docteur serre une à une la main de tous les participants. Cette première poignée de main, par son manque de consistance, m’étonna. Un rituel, une routine, rien de bien méchant, me disais-je alors. Ma surprise grandit encore lorsque je compris que ce monsieur aimait les rituels bien plus que de raison. Cette impression que tout est programmé au millimètre, et aucune place pour l’imprévu. Un message un peu indigeste pour un Street Hypnotiseur dont la plus grande qualité reste l’adaptation et la gestion de l’imprévisible en permanence.

Qu’est-ce qu’on fait au cours de cet atelier ?

Au programme, trois parties bien distinctes vont venir encadrer cette soirée un peu particulière.

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1ère partie : présentation de l’outil TCH

J-J-C nous présente son concept, qu’il revendique comme une marque (interdiction de l’utiliser sans son autorisation, il vient de monter une franchise commerciale pour ces ateliers), TCH. Trans Communication Hypnotique. En d’autres termes, la communication avec le monde des esprits grâce à l’outil hypnose. Ici, on ne parle même pas de conscient ou d’inconscient. On communique avec des défunts, on arpente le monde “lumière” des esprits et on se connecte à Dieu, le “grand architecte” comme il aime à l’appeler. On nous raconte les déboires du docteur avec l’Ordre des Médecins, avant d’insister lourdement, et à de très nombreuses reprises sur son association avec Jean-Charles Chabot, son homologue québécois qui développe activement le principe d’hypnose spirituelle. Apparemment, la franchise démarre sur les chapeaux de roues, et il ne tarit pas d’éloges pour ces ateliers “qui débordent de volontaires à chaque fois”.

L’énumération de quelques histoires “paranormales” m’intéressa beaucoup plus. Etant un minimum documenté sur le sujet, je sais qu’il s’agit là de l’arme principale de ces livres, où il raconte ce que vivent les “expérienceurs”. Un terme connu du milieu apparemment, qui désigne les personnes ayant vécu des expériences de mort imminentes (EMI, ou NDE en anglais pour Near Death Experience). C’est un sujet qui m’intéresse énormément, et j’avoue que j’ai bu ces paroles remplies de statistiques sur le pourcentage de personnes ayant eu un encéphalogramme plat pendant plus de 15 secondes, et qui ont pu être réanimé tout en gardant des souvenirs de ce qu’ils ont vécu pendant qu’ils étaient provisoirement morts. Plus de 18% pour les adultes, et 65% pour les enfants. Un chiffre étonnant tout de même, sachant que tous décrivent des événements très similaires au retour de cette expérience. Il raconte comment des personnes ont pu répéter mot pour mot ce que leurs chirurgiens avaient dit pendant l’anesthésie générale. D’autres ont pu décrire des éléments immobiliers d’une salle de l’hôpital où ils n’avaient jamais été. D’autres encore racontent leur rencontre avec Dieu, le monde des esprits, et ce retour sur Terre libéré totalement de la peur de la mort.

Là où il a su titiller ma curiosité au point de finir de me convaincre de m’inscrire à cet atelier, c’est le pari fait par J-J-C d’affirmer qu’il serait possible de revivre ces états de mort provisoire grâce à l’hypnose. Je ne vous le cacherai pas, mon intuition de départ n’était déjà pas très bonne, alors mon avis peut sembler très critique et un peu amer. Je n’ai rien contre le docteur Jean-Jacques Charbonier et l’ensemble de ces travaux. Néanmoins, je me permets de donner mon avis de praticien en hypnose en comparant ce qu’il fait avec ce que j’ai appris de Milton Erickson ou Pierre Janet. J’espérais secrètement que le médecin anesthésiste réanimateur toulousain possédait une clé qu’il accepterait de nous dévoiler lors de cet atelier de luxe, 80€ par personne pour 1h25 de séance effective (hors pre-talk et débrief).

Chacun de nous possède une CAC (prononcé “kak” par le docteur) : une conscience analytique cérébrale. Et une CIE : une conscience intuitive extra-neuronale. Si on décompose ces termes, ils font sens immédiatement. Une partie analytique, sociétale, et une partie intuitive, “hors du corps”. A l’énonciation de ces termes, je manquai d’avoir un fou-rire. Je m’imaginais tout de suite ma CAC comme un Macaque (ça rime !) s’agitant et cherchant à faire le beau.

L’hypnose est alors introduite pour jouer le rôle de faire taire la CAC et de permettre le développement de la CIE. Jusque-là j’adhère parfaitement à son propos et je reconnais beaucoup de ma pratique dans ces explications, pédagogiques et claires. Seule chose qui me chagrine, à aucun moment il ne fera le lien entre cette CIE et les structures de l’inconscient. Il présente deux formes de conscience bien distinctes, mais ne parle à aucun moment de comment elles se construisent, et comment les reconnaître. Chose que j’apprends à tous mes stagiaires à faire lors de la formation d’hypnose expérimentale par exemple, lorsque nous cherchons à développer des personnages qui viennent remplacer la conscience ordinaire afin de créer des transes profondes somnambuliques. Nous y rencontrons d’ailleurs aussi des défunts quelquefois, dont nous savons, ou en tout cas nous pensons, qu’ils sont des représentations symboliques de nos êtres chers et en aucun cas des esprits réels. La question suivante se pose alors :

Si le Dr Charbonier utilise une séance d’hypnose, tout ce qu’il y a de plus classique, comment faire la différence entre la création d’un personnage (basée sur la CIE) sous hypnose, défini par le cadre de la séance, et un réel contact avec des défunts dans le monde des esprits ?

Il existe une différence notable selon moi : les images lors de l’EMI arrivent automatiquement, alors que notre expérience hypnotique est parfaitement suggérée, développée par l’imaginaire et “attendue” par toutes les personnes ayant payé pour rejoindre cet atelier. Personne n’est venu par hasard. Tout le monde avait des attentes plus ou moins précises. Et le pre-talk invitant la porte des esprits à s’ouvrir n’a fait que renforcer un peu plus le cadre ésotérique de cette séance.

J’ai eu du mal à dormir la nuit suivante, me répétant inlassablement cette ultime question : “comment faire la différence entre le vrai et le faux ?”

2e partie : la séance d’hypnose

Avant de s’asseoir sur les transats, un nouveau rituel de préparation s’invite à la séance. La prière de Padre Pio dont il nous montre fièrement une carte la représentant.

Vient ensuite un autre rituel, une incantation fortement recommandée par des médiums et chamans qui entourent la pratique du docteur. Mais ce n’est pas tout, on nous demande de tous nous prendre par la main, et en plus pas n’importe comment. Main droite paume vers le bras, main gauche paume vers le haut. J-J-C demande à attirer les bons esprits et à nous protéger des mauvais, tout au long de la séance, en des termes plus justes et plus poétiques évidemment. Je vois là d’excellents fusibles pour la séance d’hypnose à venir.

Le casque enfin sur les oreilles, une douce et agréable musique se lance. Bon choix. Vraiment, j’ai beaucoup aimé ce rythme ambiant ô combien relaxant. L’hypnotiseur nous demande alors de prendre de grandes et vives inspirations afin d’accélérer un peu le rythme cardiaque et diminuer le taux de CO² dans le sang. Cette respiration haletante a pour objectif de permettre un meilleur relâchement musculaire ensuite. D’ailleurs, tous les membres y passent, les uns après les autres, de la tête aux pieds. J-J-C aime jouer sur les mots, on sent là une très forte CAC qui cherche à créer de l’hypnose “belle” avant tout. Des phrasés envolés et majestueux, des suggestions directes répétées une bonne vingtaine de fois (“plus haut, plus haut, plus haut…” ou encore “relâchés, calmes et détendus”), des anaphores plus que de raison (“Vous pouvez relâcher votre tête, d’ailleurs, c’est ce que vous faites. Vous pouvez relâcher votre jambe, d’ailleurs, c’est ce que vous faites. etc.”). Et ce qui m’a le plus choqué, une intonation de voix tellement différente de sa voix normale que j’eu envie de rire dès les premières notes. Arrivé aux pieds, il suggère un ancrage à la Terre pour que, je cite : “le corps terrestre reste bien ancré dans le sol“. Des images de racines sont proposées, euh… imposées, tel un grand chêne gigantesque et solide. Chanceux, je fus. J’adore cette métaphore ! Elle déclenche en moi très facilement de belles catalepsies des pieds collés au sol. Toutefois, Julie, à côté de moi, habituellement très réceptive à l’hypnose (du genre je monte sur scène avec Messmer et je m’éclate comme une folle), n’a pas du tout apprécié ces images et me racontera un peu plus tard avoir été très gêné et n’avoir même pas pu déclencher une pauvre petite catalepsie correctement. Je donne un exemple d’utilisation plus souple dans cette vidéo, si cela vous tente de réaliser une expérience similaire avec les paupières fermées. Le principe est simple : les clean métaphores.

L’attention est ensuite portée sur chacun des chakras et leur couleur associée, jusqu’à remonter sous forme d’énergie jusqu’au chakra coronal, violet. Vient alors la suggestion de “sortie de corps” afin de réellement commencer l’aventure CIE. Et c’est là que l’aventure s’est terminée, précipitamment, pour Julie et moi. En même pas 5 minutes d’hypnose, même des personnes entraînées comme Julie et moi-même n’avons pas réussi à accrocher le wagon pour réaliser cette sortie du corps. Autant dire qu’à part quelques personnes déjà très très réceptives aux suggestions, il était facile de voir à la sortie de la transe tous les visages déconfits cherchant dans les regards des autres s’ils doivent se blâmer de cet échec ou s’ils ne sont que des compagnons de galère comme les autres. C’était beaucoup trop rapide… On ne PEUT PAS réaliser une sortie de corps en 5 minutes sur 43 personnes avec un discours hypnotique métaphorique direct imposé et sans libre arbitre. Même quand on s’appelle Jean-Jacques Charbonier…

J’ai été attendri par le concept de “Remote Viewing”, dont j’avais déjà entendu parler lors d’un reportage diffusé sur une plateforme Internet. Le Remote Viewing, c’est la capacité à déplacer sa conscience hors de son corps afin d’aller visiter d’autres lieux en temps réel, avec des descriptions très précises des décors et des gens qui s’y trouvent. Lors du pre-talk, J-J-C nous racontait notamment l’expérience d’un stagiaire qui, lors de sa sortie de corps, avait aperçu très précisément la forme du toit de l’hôtel, inconnu de tous et invisible à l’œil nu de l’extérieur, pourtant vérifié et validé ensuite grâce au fameux Google Maps. Ou encore, cette autre stagiaire s’étant connectée chez elle et voyant son mari s’énerver contre un rouleau de sopalin vide. Là encore, fait vérifié par un coup de téléphone immédiatement après la séance.

Je suis joueur, j’ai déjà testé ces phénomènes avec l’hypnose sur un grand nombre de personnes. Sur plus de 50 sorties de corps vécues, nous n’avons obtenu aucun événement vérifiable et reproductible permettant de tirer des conclusions dans ce sens, au-delà de la coïncidence heureuse qui surprend. Je n’irais pas jusqu’à affirmer que le phénomène n’existe pas, je me contenterai de dire que l’hypnose ne me semble pas un outil adapté afin d’appeler ce phénomène convenablement. L’imaginaire créatif, les mémoires, et la conscience analytique brouillant visiblement la communication. Il me manque encore des ingrédients avant de transformer mes stagiaires en Nicolas Fraisse, pour peu que l’on apporte un peu de crédibilité aux travaux de Déthiollaz et Fourrier dans leur livre intitulé “Voyage aux confins de la conscience” dont je vous recommande la lecture.

One aspect of the paranormal versus real science should not go unremarked. As in other forms of obscurantist pursuit, such as religion, it is so easy to make time-wasting speculations. The paranormal is effectively unconstrained whimsicality. Original suggestions in real science emerge only after detailed study and the lengthy and often subtle process of testing whether current concepts are adequate. Only if all this hard work fails is a scientist justified in edging forward human understanding with a novel and possibly revolutionary idea. Real science is desperately hard work; the paranormal is almost entirely the fruit of armchair fantasizing. Real science is a regal application of the full power of human intellect; the paranormal is a prostitution of the brain. Worst of all, it wastes time and distorts the public’s vision of the scientific endeavour.

Peter Atkins – Hystory of the human sciences – Science as Truth

Certaines personnes ont été chamboulé très positivement par l’expérience du passage dans le tunnel sombre qui mène à la lumière, alors je laisse un peu de mystère malgré tout pour les personnes qui souhaiteraient un jour participer à ces ateliers. C’est quelque chose à faire au moins une fois, par curiosité.

De mon côté, j’ai demandé à mon inconscient de me faire vivre ce que j’avais à vivre. Et j’ai eu finalement droit à une belle séance auto-thérapeutique où je posais des questions à mon inconscient, et lui de me répondre avec un geste “oui” ou un geste “non”. Accompagné d’une douce musique, faisant abstraction de la voix suave du docteur, c’était finalement une expérience sympathique pour moi, malgré que la rencontre avec Dieu ne se soit pas faite.

3e partie : le débrief

Trois ou quatre personnes ont ce soir-là vécu quelque chose de surprenant, sur 43. C’est vraiment très peu. J-J-C sembla surpris de cette faible quantité. Difficile de savoir si cela est habituel ou si l’étonnement était sincère. 4 personnes prirent le micro, dont Julie, afin de partager leurs expériences. Julie insista notamment sur une amnésie qu’elle eut au retour de la séance. Point positif, elle a dû finalement bien mieux vivre la séance qu’elle ne le pensait. Ou alors elle s’est endormie. Toutefois, son inconscient semblait penser le contraire, après un rapide questionnement.

Tout en prenant activement des notes, J-J-C affirma : “c’est beau ce soir toutes ces belles expériences que vous avez vécues. On peut voir toutes ces personnes tellement touchées et bouleversées par ce qu’elles ont vécu qu’elles préfèrent ne pas prendre la parole. Ecrivez-moi un mail ensuite pour me raconter“. Je n’ai pas eu cette impression en explorant les visages autour de moi… Manquant de volontaires pour prendre la parole, il entreprit de lire anonymement nos réponses à des questionnaires remplis juste à la fin de la séance. Sur les 5 qu’il a partagés, 4 étaient des commentaires blâmant leur CAC de leur avoir empêché de vivre l’expérience. Que ce soit à cause des bruits ambiants (des gens qui toussent, d’autres qui ronflent), à cause de l’inconfort des transats ou des casques, à cause d’une envie de pipi pressante, tout y passe.

On retrouve finalement dans ces statistiques le même ratio de personnes très réceptives que l’on retrouve en Street Hypnose.

Qu’est-ce que j’en ai pensé ?

Jean-Jacques Charbonier remplit sale comble à chaque intervention. Il est entouré par un intervenant qui prend la parole avant et après la séance d’hypnose et d’un deuxième qui prend des notes lors du débrief. L’accueil est agréable, et la guidance groupée réglée au millimètre. Même s’ils affirment le contraire, on croirait presque à un enregistrement préparé à l’avance, le tout pour 80€ l’heure et demi d’hypnose. 43 x 80, au final, cette heure et demi à la sortie du boulot a l’air de lui rapporter un sacré paquet d’argent. Le prix est exorbitant par rapport à la prestation. Mais on paye la marque, on paye de faire cet atelier avec un grand nom Français.

Pour le non-initié, c’est à mon avis une expérience qui peut être extraordinaire. Aller explorer au moins une fois dans sa vie la puissance de son imaginaire me paraît essentiel. Seul bémol : vous avez intérêt à être très réceptif à l’hypnose…

Cependant, quand on est un adepte de l’histoire de l’hypnose et qu’on a étudié les travaux de Pierre Janet et notamment son ouvrage de synthèse “l’automatisme psychologique” (disponible gratuitement et légalement en cliquant ici), on y retrouve très longuement le portrait de ces phénomènes paranormaux, expliqués d’un point de vue purement scientifique. La transe profonde somnambulique apporte notamment beaucoup de réponses sur les cas de possessions médiumniques, et la notion de personnalités secondaire sous la conscience ordinaire parachève l’explication derrière les communications avec des défunts sous hypnose. En tant que connaisseur, je ressors de cet atelier avec un goût amer. Une impression de marketing viral qui abuse des personnes fragiles ayant perdu un être cher et souhaitant retrouver une certaine forme de communication pour dire au-revoir proprement. Alors, certes, lorsque cela fonctionne, cela peut devenir très thérapeutique pour les personnes qui le vivent. Mais une sur combien ?

De la part d’un médecin censé connaître ses classiques sur l’histoire de l’inconscient et de la psychiatrie en générale, je suis donc un peu déçu du niveau proposé.