Tu ne trouves pas que la lumière a un drôle de goût aujourd’hui ?
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La semaine dernière, j’ai présenté une expérience de sortie d’hypnose de rue orientée sur le phénomène de la synesthésie (la fusion sensorielle). L’article est disponible ici.

Aujourd’hui, je vous propose la suite de cette sortie. Pour vous résumer l’épisode précédent, j’ai abordé deux filles mais seule l’une d’entre elle (Céline) a accepté d’être hypnotisée. Après avoir vérifié que la volontaire était capable de générer des phénomènes hypnotiques cataleptiques (mains collées) puis somnambuliques (amnésie de son propre prénom), je lui ai suggéré que (le temps de la séance) ses sens se retrouveraient liés et créeraient des connexions de plus en plus surprenantes… Nous en sommes restés au sens du toucher

Un toucher sonore

Céline prend la main de Carine et touche le bout des doigts de son amie en nous parlant du « son d’une flûte ». Carine se prête au jeu de bonne grâce. Je demande à Céline de varier la pression et nous nous rendons compte que plus le toucher est appuyé, plus le son est « grave ». Au contraire, les effleurements sont ressentis comme « aigus ».

Pour l’instant, Céline est active. C’est elle qui touche son amie. Je lui propose alors d’échanger les rôles.

Un toucher coloré

Elle ferme les yeux tandis que Carine effleure son bras. Quand je l’interroge, elle nous parle d’une « couleur bleue » puis quand Carine la pince, la « couleur jaune » est évoquée.  Ensuite quand la même fait courir ses ongles sur la peau nue des cuisses de son amie (Céline porte un mini short), l’hypnotisée nous parle d’un « vert pointu » puis « d’une vaste forêt verte ».

En revanche, les effleurements sont perçus comme pastels : rouge sur les joues, rose sur les cuisses.

Pour résumer : Le toucher évoque pour Céline tantôt des sons tantôt des couleurs et non pas les deux en même temps. L’intensité et la localisation de la pression exerce une influence sur une des modalités de transfert.

Intensité duToucher Localisation Son associé Couleur associée
Léger (effleurement) main Aigus pastels
Médium bras Médium
Appuyé joue graves Vives
Griffures cuisses Vert « pointu »
Pincements mollets jaune

 

Tandis que je l’observe attentivement, je me rends compte que la volontaire commence à manifester des signes d’inquiétude :

— Est-ce que ça va s’arrêter ?

— Bien sûr ! Tout cela n’est que temporaire et il te suffit de me le demander pour que je t’éveille complètement. Veux-tu que je t’éveille maintenant?

— Non… j’aime bien.

Carine m’informe qu’elle n’est pas vraiment surprise. Céline est très créative et fait déjà des associations surprenantes en temps normal. Quand je lui demande si son amie lui semble dans son état normal, Carine répond :

— Non ! Là, elle va plus loin que d’habitude !

Remarque : Pour moi, cela confirme que l’hypnose permet, soit de libérer complètement une personne des cadres habituels de sa conscience (si elle est / ou s’estime peu créative), soit d’accentuer des traits déjà existants (si la personne a l’habitude d’écouter sa part créative). Ordinairement, le cadre de la vie sociale restreint la créativité d’une personne et c’est ce cadre qui s’élargit avec l’hypnose puisque le délire n’est pas sanctionné mais au contraire encouragé et accueilli avec bienveillance par l’hypnotiseur.

Où j’apprends que ma voix a un drôle de goût !

— Et si ma voix avait une texture ?

— Hum… ce serait comme quand on enfonce une paille dans un chocolat chaud sous la mousse.

— OK… et celle de ton amie?

— hum… comme un tissus très solide.

— Et ma voix ? Elle a quelle goût ?

— un goût de chocolat chaud.

— Et celle de ton amie?

— Le goût que l’on a en entrant dans une maison en pierre.

Je note tout ça sans chercher à analyser ces propos qui peu à peu finissent par me monter à la tête au point où je commence moi aussi à faire des associations sensorielles (sons => couleurs) aussi insolites que fugitives (le pire c’est que comme une bonne amnésie de transe j’oublie immédiatement ce que c’était, ce qui est très frustrant).

Wonder Woman au pays de la littéralité

En attendant, il n’y a pas que moi qui vit une expérience extraordinaire, de son côté la volontaire s’étonne :

— Wouah ! C’est trop bizarre, j’ai l’impression que mes sens sont hyper éveillés, j’entends toutes les conversations et j’ai l’impression que je pourrais toutes les suivre en même temps. C’est incroyable.

Je reste vigilant et l’observe attentivement :

— Qu’est-ce que tu veux dire ? Tu es en mode Wonder Woman ?

Elle se tait un instant et regarde autour d’elle. Comme elle ne répond rien, j’insiste plus sérieusement :

— Qu’est-ce que tu ressens maintenant ?

— C’est un peu bizarre. N’importe quoi.

— Allez, tu peux tout nous dire. Le but c’est de tout accueillir avec un esprit d’ouverture.

— Les lampadaires, je les vois comme des femmes.

— Des femmes ?

— Des femmes élégantes du XIXème siècle.

— Ok, c’est intéressant ça.

— Mais il y a aussi les arbres. Ils sont un peu menaçants, il y en a trop. C’est comme des orgues d’églises, surtout comme ils sont éclairés par le bas.

— Mais tu es bien là, et en sécurité, n’est-ce pas?

— Oui, je me sens en sécurité, bien sûr.

— Et c’est tout ?

— Les lumières vertes et rose je les vois comme des enfants.

C’est très intéressant d’observer le phénomène des « personnifications » dont j’avais entendu parler en lisant un article sur Wikipédia et en faisant des recherches sur le net. La jeune fille est en train de faire des associations de plus en plus libérées. C’est comme si elle commençait à vivre dans la littéralité.

Je m’explique. Dans mon analyse, le glissement vers la synesthésie (provoquée par une suggestion hypnotique) ne se fait pas au hasard mais sur la base de certains points communs.

Exemple : « les branches des arbres font penser aux tuyaux des orgues d’église ». A ce stade c’est encore une comparaison sur la base d’une communauté de forme (allez ! Avec un peu d’imagination !).

Or, la volontaire passe peu à peu de la comparaison : « ces arbres sont un peu comme des orgues d’église » à la métaphore pure : « Ces arbres sont des orgues d’église ».

Qui sait quelles associations d’idées sont liées à l’église ou aux orgues dans l’esprit de cette jeune femme pour les percevoir comme « menaçants » ?

Quoi qu’il en soit, il est temps maintenant de mettre un terme à cette expérience. Le soleil est couché depuis un bon moment et il ne faut pas faire de séance trop longue afin de ménager les volontaires. C’est pourquoi je l’éveille complètement après lui avoir offert un ancrage de ressources orienté vers la détente et la créativité.

Débriefing

La jeune femme était très heureuse d’avoir pu faire cette expérience sensorielle. Elle m’a fait part toutefois de sa frustration face à la barrière du langage. Selon elle, l’expérience était difficile à décrire car les influx sensoriels étaient parfois trop rapides et fugaces pour être décrits en détails. De mon côté, je regrette de ne pas m’être muni d’un dictaphone pour enregistrer la séance car je dois me fier à ma mémoire pour la retranscription.

Conclusion

L’expérience des synesthésies induites par suggestion hypnotique me paraît concluante. Evidemment, il est difficile de savoir quel était le degré de réalisme de ces associations sensorielles mais cette libération de l’imagination semblait bouleverser la volontaire dont la sincérité à mon sens ne doit pas être mise en doute.

Pour la prochaine expérience, je compte me munir d’un protocole me permettant de suivre une démarche plus régulière durant le processus. Un élément intéressant me semble être le fait que j’ai pu ressentir moi aussi un moment de fusion sensorielle son => couleur. Même si le phénomène fut aussi bref qu’éphémère, j’ai l’impression d’avoir vécu un moment très poétique.

Du coup, je reprendrai bien un verre de lumière moi…

By | 2016-10-26T23:45:37+00:00 21 mai 2015|Apprendre l'hypnose, Compte-rendu d'expérience, Hypnose de rue|3 Comments

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A propos de l'auteur :

Ancien professeur de français, je me consacre à ma passion de l'hypnose depuis quelques années maintenant. J'aime par dessus tout l'esprit de l'hypnose de rue que je pratique dès que possible. Après m'être fixé le défi d'hypnotiser chaque jour une personne différente rencontrée au hasard dans la rue, J'ai écrit un livre intitulé "un jour, une hypnose", où j'essaie de partager ma passion avec mes lecteurs. Cliquez ici pour la version kindle, et pour les amoureux du livre classique voici le lien vers la version papier.

3 Commentaires

  1. manu 15 juin 2015 à 17 h 03 min␣- Répondre

    Salut, vraiment génial ton article, ça fait déjà longtemps que je porte un vif intérêt a la synesthésie, j’ai eu la chance de pour pouvoir bosser avec une synesthete naturelle, et son témoignage diffère vraiment de ceux qui l’expérimente au travers de l’hypnose, peut être que la différence viens de la pluri modalité.
    Hier j’ai pu faire expérimenter la synesthésie à une proche, je trouve que tu a mieux reussi, j’ai eu du mal a faire partager son expérience par le sujet, elle resté souvent silencieuse et contemplative si on ne posé pas de question. La première fois que j’ai touché du doit ce phénomène, c’étais simplement en travaillant sur une hallucination gustative puis soudainement en portant l’attention du sujet sur le soleil couchant, le lien s’est fais tout seul( les plus grandes découvertes son faites par hasard ) et le sujet à « goûter » le soleil ( un gout jaune, chaud, rond comme le miel =) ). Puis l’auto hypnose m’a fais entendre l’or. En tout cas c’est plutôt sympa, je serais ravi de savoir si tu as des routines pour mener a la synesthésie, comment tu décris ça… . En dernier lieu et c’est plutôt drôle, ta description de l’imagination qui prend le pas sur la réalité me rappel un étude sur… le LSD ! ! ou les centre qui « font la réalité » se retrouve complètement inhibé alors que l’imagination est stimulé a son plus haut degré, un peu comme dans le pays de la littéralité de Wonder woman
    Merci encore en tout cas,
    au plaisir d’une réponse =)

    • Samy Pnotease 15 juillet 2015 à 11 h 58 min␣- Répondre

      Salit Manu! Merci pour ton commentaire et désolé pour le retard de cette réponse.

      La « routine » que j’utilise est décrite dans l’article. Je commence par quelques tests et enchaîne sur les synesthésie quand le/ma volontaire réussit une belle amnésie. Quand je parle de belle amnésie, je veux dire que le/la volontaire est incapable de se souvenir de son prénom ( par exemple) et non pas de le prononcer. La différence est de taille.

      Tout au long de la séance, je questionne le/la volontaire afin d’avoir un feed-back permanent et éviter que la personne s’enferme dans une bulle contemplative.

      La comparaison avec le L.S.D est vraiment intéressante car on peut selon moi activer ces zones par la suggestion hypnotique. Cela reste à prouver en laboratoire cependant…

      N’hésite pas à me contacter si tu veux poursuivre l’échange…J’ai une vidéo d’une séance de synesthésie hypnotique que je dois monter et que je ferai prochainement paraître! à suivre donc!

  2. Clément 27 avril 2016 à 21 h 20 min␣- Répondre

    Salut Samy, j’espère que je ne réponds pas trop tard.

    J’aimerai savoir si tu as déjà tenté d’atteindre un état de synesthésie par toi-même, en auto-hypnose. Si oui, est-que tu utilise les mêmes techniques qu’en hypnose classique, et est-que tu arrive à des résultats similaires ? J’ai essayé de me plonger en synesthésie en suivant ton modèle mais je n’ai pas réussis. Une seconde fois, j’ai décidé d’être un peu plus « directif » en demandant à mon inconscient à ce que les sons aigus soit représentés par des couleurs clairs, comme le jaune. Ça a marché, mais à une très petite échelle.

    En tout cas, merci pour les infos et pour nous avoir raconté ton expérience

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